3- APOLITIQUE : le point de vue et les questions de Didier Coste

From: Didier Coste <didier.coste@gmail.com>
Date: 2012/1/30
Subject: une politique d'union apolitique ?
To: Pierre Beylot <Pierre.Beylot@u-bordeaux3.fr>, aebdx3@gmail.com

Cher Pierre Beylot,

Puisque "chacun" doit être écouté, vous ne sauriez me savoir grief de formuler avec une franchise déconcertée quelques interrogations sur le poids des mots dans quelques textes que vous avez rendus publics par voie de  circulaire électronique adressée, je présume, à l'ensemble du personnel et des étudiants de l'Université Bordeaux 3.

Au cours de cette campagne électorale où beaucoup s'avancent masqués, le jeu de camouflage me paraît porté à son comble par le dernier texte diffusé, sur le "positionnement" politique d'une liste dont vous apparaissez implicitement comme le chef de file, une file qui ne va ni à droite, ni à gauche, ni au centre, ne regarde que résolument devant elle, où se trouvent toutes les directions à la fois, sauf les autres, où l'on pourrait donc aller tous ensemble, en une  communauté élargie et resserrée, "notre" communauté... Le sentiment *unheimlich* qui m'inquiète tient peut-être au retour de quelque "déjà-lu" sous des présidences particulièrement opaques, mais mon jugement reste suspendu tant qu'un doute subsiste sur le bénéfice qui peut être tiré d'un agressif effacement.
Il est souvent question, dans ce texte ligneux, du besoin de "clarifier", dans le but d' "apporter des réponses pragmatiques, concrètes et réalisables", non pas, il est vrai, à des questions, mais "face à des inquiétudes, mais aussi à des espoirs". Or aucune question pragmatique n'est posée, ni même esquissée, aucune inquiétude, nul espoir concret n'est même évoqué. Que veut, que craint, qu'espère, avec quelles visées s'est battu ce "nous" aussi inclusif qu'élusif, flottant de la première à la troisième personne? Est-ce "nous" qui le savons? Est-ce vous? Devant tant d'incertitudes, pourquoi ne pas en dire davantage?

Ce nouveau texte a en tout cas au moins deux mérites qu'il faut lui reconnaître, celui de la cohérence tactique, et celui de rendre un pénible exercice de dissimulation si évident qu'un simple apprenti politologue pourrait le démonter et le démontrer entièrement en quelques minutes.

Sachant que le mot "apolitique" est immédiatement identifié, même par les plus ignares, comme un alibi grossier pour des pratiques antidémocratiques, "on" a pris soin de n'en faire passer les valeurs que par de complexes et démesurées périphrases.

Il reste qu'à mes yeux innocents la danse des voiles n'a pas le charme naïf de la vérité toute nue. Je suis une brute, un béotien, un barbare, je l'avoue, à qui quarante années de "service" universitaire n'ont jamais appris à appeler un chat de quelque autre vocable.

Ne parlant qu'en mon nom propre, puisque je ne disposerai que d'un seul bulletin de vote, mais parlant à tous ceux qui voudraient entendre un dialogue polémique, je vous priei seulement, pour mon édifcation personnelle, d'abord, de "clarifier" autant que faire se peut les relations sémantiques qui, dans les documents programmatiques publiés par votre liste "Agir ensemble", peuvent s'établir entre différentes occurrences du mot "politique" et autres dérivés de *polis*. Je n'abuserai pas de votre temps. Limitant cet exercice à trois citations contenant de telles occurrences, et à quelques questions subsidaires portant sur un quatrième passage:
On lit donc (c'est moi qui souligne), sous le titre "*positionnement politique*": "Il y a une attente forte dans notre université en matière de pluralisme, de concertation, de collégialité, mais aussi de détermination et de *clarté*dans l’élaboration du *projet politique* porté par la présidence."
"défendre un *projet politique* qui permette à notre établissement de se fédérer" ["se fédérer"? librement? quelle foi en quelle fédération? est-ce le but principal de ce projet de "gouvernance"?] et, plus bas:

"Nous rejetons les approches qui consistent à *“politiser”* les débats  et donc à se tromper d’enjeux, tout en tentant de faire oublier un bilan souvent désastreux."

En bref, les débats sur un "projet politique" peuvent-ils et doivent-ils être "dépolitisés"? Les enjeux d'une politique ne sont-ils pas politiques? "Politique" sans guillemets est-il moins politique que "politiser" entre guillemets?

La réponse à ces questions est-elle contenue dans la "pensée" suivante, qui, ne relevant d'aucune "idéologie", n'est sans doute pas une idée (?)?

"Nous pensons que les modes de gestion et de gouvernance de notre université ne sont pas de droite ou de gauche : ils sont bons ou mauvais. Nos propositions ne sont dictées par *aucune idéologie*."

Pourriez-vous nous dire quels sont les critères de jugement non politiques, non partisans, non idéologiques, mais indiscutables, absolus et tranchés, qui, selon vous, permettent de juger un mode de gestion et de gouvernance, ou ses résultats, et de séparer d'un coup le bon grain de l'ivraie? Ces critères sont-ils scientifiques, comptables, sociaux, corporatifs?

Je vous remercie par avance des réponses que vous voudrez bien apporter à ces quelques questions que je ne suis peut-être pas le seul à me poser sur un avenir à long terme qui n'est plus le mien mais celui, entre autres, de nos étudiants et de nos jeunes collègues.

Cordialement,

Didier Coste
Professeur de Littérature Comparée

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :